Impulse
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19 juin 2017

Andrea Motis – Emotional Dance

Après ses six albums réalisés en la compagnie du bassiste Joan Chamorro, la trompettiste-chanteuse-compositrice de Barcelone Andrea Motis fait ses débuts de leader chez impulse! avec Emotional Dance. Elle préserve ici toute l’empathie étonnante cultivée avec le bassiste depuis sept ans de musique partagée ; Chamorro joue remarquablement ici au sein d’un noyau constitué du pianiste Ignasi Terraza, du batteur Esteve Pi et du guitariste Josep Traver, qui sont tous des musiciens qui tournent et enregistrent invariablement avec Chamorro et Andrea Motis.

Chamorro a également coproduit Emotional Dance avec Brian Bacchus et Jay Newland. Avec Bacchus, et à l’écoute des sages conseils soufflés par Jean-Philippe Allard, Directeur A&R chez Universal Music, Andrea Motis ajoute à l’effectif une poignée de musiciens basés aux USA : le vibraphoniste Warren Wolf et l’accordéoniste Gil Goldstein, plus Scott Robinson au saxophone baryton et le percussionniste Café Da Silva. On entend également sur trois titres le fameux saxophoniste ténor américain Joel Frahm, qui a déjà travaillé avec Motis et Chamorro : “Nous avions invité Joel à venir jouer avec nous à Barcelone en 2016, » dit Motis avec enthousiasme. « Et il a été étonnant. On savait tout de suite qu’on le voulait pour cet album. »

A 21 ans Motis affiche déjà une musicalité aboutie qui ferait l’envie de ses ainés. Elle n’a que sept ans lorsqu’elle commence la trompette, et trois ans plus tard elle étudie le jazz à l’Ecole Municipale de Musique de Sant Andreu, avec Chamorro comme professeur.

Elle est encore adolescente lorsque ce dernier l’engage dans son propre groupe. A l’école, Andrea joue pendant neuf ans avec le Sant Andreu Jazz Band – elle enregistrera huit disques avec cet orchestre – et on l’entend en la compagnie de musiciens renommés tels que le tromboniste Wycliffe Gordon, le saxophoniste Jesse Davis, le clarinettiste Bobby Gordon, ou encore le saxophoniste Dick Oatts. En plus de la trompette, Andrea joue également du saxophone alto, mais c’est dans le groupe de Chamorro qu’elle va devenir chanteuse. “La trompette sera toujours mon premier instrument,” répond Motis quand on lui demande si elle compte rester instrumentiste. « Jouer de la trompette, c’est comme la méditation, tellement elle fait partie de ma vie. Mais jamais je ne voudrais choisir une seule facette artistique : je les adore toutes. »

Sur Emotional Dance c’est comme chanteuse qu’Andrea Motis occupe le milieu de la scène : une voix de contralto séduisante et élastique, un vibrato subtil, brévité des phrases… On compare son chant avec celui de stylistes telles que Billie Holiday ou Norah Jones. Son excellence vocale se révèle d’emblée avec le standard “He’s Funny That Way” signé Charles Daniels et Richard Whiting. Ce n’est peut-être pas une coïncidence si ce standard du jazz est associé depuis très longtemps à Lady Day, car Andrea Motis et son ensemble lui rendent justice en soulignant ce titre d’un rythme shuffle – quintessence de l’ère du Swing – qui introduit un solo captivant de Robinson. Motis enchaîne avec un délicieux solo de trompette qui relève la couleur de l’ensemble avec un zeste de citron tout en accentuant une mélodie où le sens du swing est confirmé.

Motis considère Emotional Dance comme une extension/évolution de son travail avec Chamorro. A l’instar de leurs enregistrements précédents, le nouvel album propose une bonne part de standards jazz : en plus du titre “He’s Funny That Way” Motis nous donne des lectures passionnantes de “Never Will I Marry” (Franck Loesser), “You’d Be So Nice To Come Home To” (Cole Porter), “Baby Girl” (Eddie Jefferson), “I Remember You” (Johnny Mercer), “Señor Blues” (Horace Silver) et pour finir “Chega de Saudade” (Antonio Carlos Jobim et Vinicius De Moraes’).

Emotional Dance témoigne de la croissance artistique d’Andrea Motis en incluant des titres de Frederico Sires Puig (“La Gavina”), du groupe Els Amics de les Arts (“Louisiana O Els Camps De Cotó”), ou encore du saxophoniste Perico Sambeat, qui signe “Matilda” et qui contribue un solo au soprano qui s’élève ici en tourbillons. Sur les trois titres Motis chante en catalan pour la première fois dans un studio.

Une autre première est cette démonstration de ses talents de compositrice : elle signe trois des treize titres qui composent Emotional Dance. La première chanson qu’elle crée pour cet album est “If You Give More Than You Can” : une ballade poignante, et un texte sincère sur des responsabilités multiples qui peuvent écraser… L’exubérance de son titre “I Didn’t Tell Them Why” témoigne d’un côté plus folâtre quand Motis pèse les mérites d’une sexualité lorsqu’une idylle fleurit. Sa troisième composition originale est l’instrumental hard bop “Save the Orangutan” — sa trompette en parade, Motis nous livre la meilleure illustration de sa maîtrise et de ses dons d’improvisation lorsqu’elle partage la ligne mélodique avec le saxophone de Joel Frahm.

Quant à cette étincelante « danse émue » qui donne son titre à l’album, c’est à l’origine une version instrumentale qu’écrit Ignasi Terraza voici quelques années. Motis ignore tout des talents compositionnels du pianiste jusqu’au jour où elle entend son titre à la radio : “On a pensé que le nom de cette chanson traduisait bien nos sentiments au moment d’enregistrer notre premier album chez Impulse! Records, » dit Motis. “Son titre porte tous les changements positifs, toutes les nouvelles orientations prises avec ma musique, et il reconnaît en même temps que tout avance dans la bonne direction. »